Statue de la Liberté: idée d'une provocation, projet grandiose


New York City. Statue de la Liberté. 

Ce qui est rigolo, c'est de réaliser que la vision notre histoire varie légèrement en passant de l'autre côté de l'Atlantique... Oui, ok, on sait tous que la statue de la liberté a été offerte par la France aux USA pour sceller symboliquement l'amitié franco-américaine. En revanche, ce qu'on reconnaît moins, côté français, c'est que l'instigateur de ce projet pharaonique avait comme objectif de dénoncer le régime autoritaire et oppressif de Napoléon III en construisant, aux pays des libertés, une statue qui regarderait (de manière provocatrice? ) en direction de l'Europe... Les proportions de ladite statue étant bien évidemment proportionnelle au mépris qu'inspirait l'obscurantisme autoritaire du régime français appliqué à l'époque, il fallait nécessairement quelque chose de grandiose.


photo prise en 2016

photo prise en 2016


Idée d'une claque idéologique par Monsieur de Laboulaye

Tout commence en 1865 en France, avec Monsieur Edouard Lefebvre de Laboulaye, connu pour être un des plus grands historiens de la constitution américaine au 19ème siècle, et un Sénateur fervent opposant au régime du second empire (sous Napoléon III). 

C'est lui:

Source wikipedia- Edouard Lefebvre de Laboulaye

Source wikipedia- Edouard Lefebvre de Laboulaye

Edouard Lefebvre de Laboulaye (1811 - 1883)

Juriste et homme politique français, professeur au Collège de France.

Observateur attentif de la vie politique des États-Unis, et admirateur de la constitution de ce pays, il contribua à faire connaître et aimer ces institutions, soit par ses cours extrêmement suivis, soit par ses ouvrages, soit, enfin, en faisant partie de comités d'organisation démocratique. On le voit présider une réunion publique en faveur des esclaves affranchis d'Amérique, à Paris en janvier 1865.

Pendant la Guerre de Sécession, il fut du côté des États de l'Union notamment en raison de l'action diplomatique du nouveau consul américain à Paris, John Bigelow, qui lui rendit de nombreuses visites à partir d'octobre 1861 à son domicile de la rue Taitbout, et à la fin de cette guerre.

Sous le Second Empire, tenant d'idées libérales, il fut d'abord mêlé aux hommes qui essayaient de réveiller l'esprit public en France. Il fonda la Revue "historique de droit français et étranger" en 1855, et combattit la politique autoritaire du Second Empire.

Il fut élu sénateur inamovible en 1875. Il fut le rapporteur de la loi du 19 juillet 1875, qui instaura la liberté de l'enseignement supérieur. Il mourut un an avant la mise en oeuvre de l'installation de la statue de la liberté.

 


21 avril 1865:Le fameux dîner secret où tout a commencé

1865: Un vent de liberté et d'espoir souffle en Amérique, où la guerre de sécession s'est terminée. En France, c'est "moins l'fun": le régime du Second Empire sous Napoléon III est instable et répressif.

chuuut.jpg

En tant que leader d'un groupe libéral républicain opposant au régime, Mr de Laboulaye organise, le 21 avril de la même année, un dîner clandestin à Glatigny, en Moselle.  Raison officielle: célébrer la victoire de l'Union dans la guerre de Sécession. A la fin du dîner, les discussions vont bon train et s'enflamment. Les invités s'affligent de la terrible perte de leur idole, Abraham Lincoln, assassiné une semaine plus tôt. (on les imagine bien, tous encravatés et bien propres sur eux en train de refaire le monde armés de  cigares et d'Armagnac, hein)

Le Phare de la Loire, un journal quotidien, avait même organisé une collecte de fonds pour le financement d'une médaille en or dédiée à la veuve du président Lincoln. On y avait évoqué la possibilité de concevoir d'une statue en relation avec Lincoln et les Etats Unis. (Et, oui, à l'époque, c'est la "statuomanie"...)

À coup de discours et de débats passionnés pro-libéralistes et anti-"second régime", (la politique de Napoléon III était très autoritaire)... de Laboulaye évoque alors l'idée d'une statue gigantesque glorifiant la liberté, placée au pays des libertés, en signe de protestation au régime oppressif qui sévissait alors en France.

source: wikipedia recolorisée - Auguste Bartholdi

source: wikipedia recolorisée - Auguste Bartholdi

 

 

 

Parmi les invités alliés à sa cause, se tenait justement le sculpteur Auguste Bartholdi, qui venait de terminer le buste de son hôte. D'ailleurs, l'occasion faisant le larron, l'invitation de Bartholdi n'était vraisemblablement pas anodine....

 

 

 


L'occasion fait-elle le larron ?

Source de l'image; wikipedia - La liberté éclairant l’orient

Source de l'image; wikipedia - La liberté éclairant l’orient

Eh oui, tiens, (coïncidence...) Bartholdi était un passionné des colosses de Memnon du site de Louxor, en Egypte, où il s'était consacré à la création d'un phare gigantesque ayant la forme d'une femme de 19 mètres de haut tenant une torche en l'air.

Cette oeuvre, intitulée "La Liberté éclairant l'Orient" devait se tenir à l'entrée du Canal de Suez (français), mettant en avant la grandeur du génie français. Mais ce projet avait avorté faute de financement.

Ce soir de 1865, de Laboulaye proposa donc à Bartholdi de se charger de la conception de la fameuse statue américaine. Enthousiasmé à cette idée, Bartholdi, qui pensait toujours avec regrets à sa statue égyptienne, aurait confié à son interlocuteur : « Je lutterai pour la liberté, j'en appellerai aux peuples libres. Je tâcherai de glorifier la république là-bas, en attendant que je la retrouve un jour chez nous. » (On imagine bien tout ça bien dit avec le côté théâtral et solennel de circonstance...)

Toujours est-il qu'il accepta de se jeter à corps perdu dans ce projet "pharaonique"...

 


Ze cadeau "à la française..."

Seulement voilà: comment édifier une énorme statue protestataire dans un autre pays ?

cadeau.png

Eh bien c'est simple: il faut en faire cadeau ! (et ,hop, comme une lettre à la poste, tiens)...

Et puis tant qu'à faire, autant en changer la symbolique officielle, parce qu'à ce train là, personne n'acceptera jamais de financer ça. 

Version officielle: En tant qu'allié ayant oeuvré aux côtés des USA dans la guerre d'indépendance, la France souhaite offrir un cadeau pour le centenaire de l'indépendance des USA, le 04 juillet 1876. Ce cadeau symbolisera la Liberté... l'esclavage aux USA, notamment, ayant été aboli avec la victoire de l'Union dans la guerre de Sécession.

 

 


source de la photo: http://egyptophile.blogspot.com

source de la photo: http://egyptophile.blogspot.com

 

Le défi de Bartholdi pour l'oeuvre de sa vie

Un cadeau ? Epineuse question, ça n'est pas une mince affaire... Il va falloir vendre le concept, et lever des fonds des deux côtés de l'Atlantique. Il faut aussi trouver un lieu où ériger la statue...et puis il va falloir lui donner un nom, et en choisir le modèle.

  • Premières ébauches, à Paris.

En 1870, Bartholdi sculpte une première ébauche de la statue en terre cuite et en modèle réduit, aujourd'hui exposée au musée des beaux-arts de Lyon, en France.


source de la photo: http://egyptophile.blogspot.com)

source de la photo: http://egyptophile.blogspot.com)

 1871: Premier départ pour les Etats Unis pour bartholdi

 

En 1871, muni de lettres d'introduction de Laboulaye, son plus grand soutien français, Bartholdi part pour cinq mois pour les États-Unis pour lever des fonds et faire du repérage.

  • Trouver l'emplacement idéal:

Bartholdi se mit à chercher l’emplacement idéal de sa statue. Il savait qu’elle devait être à New-York, mais plusieurs sites s’offraient à lui. Il écarta Battery Park, au Sud de Manhattan, à cause de la ligne d’horizon bouchée par les gratte-ciels, ainsi que Central Park, pas assez symbolique. Restait la baie de New-York, à l’entrée de la ville, situation idéale car elle serait vue de toute personne arrivant ou partant de la ville. (Source: "merveilles-du-monde.com)

C’est ici qu’il choisit de la mettre, sur le site de Bedloe's Island,  ancien fort militaire déclassé après la guerre de Sécession. (qu’il choisit: “tout seul comme un grand, car c’est son projet, c’est son “précieux” et lui sait mieux que quiconque comment valoriser sa statue”… ben oui, la source du texte que j’évoque est française: ici)

Oui, un sculpteur de renom à l’époque, en tant que Maître de son art, choisissait sont emplacement, certes. M’enfin…


le francais dit.jpg

 

 

  • "Qu'il choisit" ?? heu s’cusez: (faute de frappe tricolore)

    qu’il “soumis", “proposa”... avec étude et approbation du Congrès américain et autorisation du Président des Etats Unis bien sûr. :)

 

C'est le Président des Etats Unis, Ulysses S. Grant, qui assura à Bartholdi la déclassification du fort Bedloe, rendant possible l'édification de la statue dans la baie de New York.


 

  • Le piédestal sera financé par les américains

Dans un club select de la ville de New York, Bartholdi organise un dîner pour collecter des fonds auprès de riches républicains, leur révélant le coût initial de la sculpture...125 000 dollars (correspondant à 2,5 millions aujourd'hui) pour le piédestal à la charge des Américains, et 125 000 pour le reste de la statue à la charge des Français !!

Dès son arrivée il constata qu’il n’y avait pas d’engouement pour son projet. Pire, à chaque fois qu’il en parlait, il était confronté à un grand scepticisme de la part de ses interlocuteurs. En fait, ces derniers ne voyaient pas l’intérêt de construire une statue à la gloire de la Liberté chez eux, surtout en assumant le coût du piédestal. Sans compter que la notion de liberté, aux Etats-Unis, est acquise. Ils n’avaient pas besoin d’un monument pour le leur rappeler.

le francais dit.jpg

francais.jpg

1872: Retour en France avec zero dollar

  

Bartholdi revint finalement en France sans argent, les hommes d'affaires ayant voulu apposer le nom de leur compagnie sur la statue en échange de leur participation financière.


1876: Nouvelle visite aux Etats Unis pour Bartholdi

source nps.gov - Exposition du Centenaire - Philadelphie - 1876

source nps.gov - Exposition du Centenaire - Philadelphie - 1876

 Pour son retour aux Etats Unis, Bartholdi “met le paquet” en mode “opération séduction” du peuple américain… Et oui, la statue, dont le chantier de construction est en cours à Paris, n’a toujours ni socle, ni emplacement !!

 

  • Exposition à Philadelphie en 1876

Bartholdi revint Etats-Unis une fois de plus en 1876 pour exposer le bras massif et la torche de sa Statue à l'Exposition du Centenaire à Philadelphie.

Cette initiative sera payante: le peuple américain s'est déplacé en masse pour venir voir la fameuse torche...(près de 20% de la population totale du pays !) Le projet de Bartholdi intéresse le peuple américain. La torche est rapidement devenue une attraction locale où les gens affluent pour pouvoir y monter et admirer la vue qu’elle offre en hauteur.

C’est également durant cette exposition qu’il rencontra Richard Morris Hunt, le futur architecte du socle.

 

  • Puis à New York jusqu’en 1882

Les pièces ont été exposées ensuite à Madison Square Park, New York jusqu'en 1882 pour aider à la collecte de fonds. De plus, Bartholdi aida à mettre en place le Comité américain pour la Statue de la Liberté destiné à la collecte de fonds aux États-Unis pour le financement du piédestal.


1872 - 1885: Un financement fastidieux. 

Mr de Laboulaye s'investit dans le projet, soutenant son acte idéologique et provocateur envers Napoléon III...

À son retour à Paris en 1872, Bartholdi se sert de ses contacts américains pour aider Édouard de Laboulaye à créer le Comité de l’Union Franco-Américaine, une organisation dont le but était de lever des fonds pour le financement de la construction de la statue.

victoire.png

Victoire !

Républicains libéraux = 1 VS Napoléon III = 0

La campagne de promotion pour la statue débuta à l'automne 1875.  Tous les moyens de l'époque furent utilisés à cette fin : articles dans la presse, spectacles, banquets, taxations publiques, loterie, coupe-papier à l'effigie de la statue, etc. Plusieurs villes françaises, des conseils généraux, des chambres de commerce, le Grand Orient de France mais aussi des milliers de particuliers firent des dons.

Le nombre de 100 000 souscripteurs fut annoncé. Dès la fin de l'année 1875, les fonds rassemblés se montaient déjà à 400 000 francs, mais le devis passa par la suite à un million de francs de l'époque !!.

Ce n'est qu'en 1880 que la totalité du financement de la conception de la statue fut assurée en France.

Parallèlement, aux États-Unis, les fonds finissaient aussi par arriver, mais trop lentement. Des spectacles de théâtre, des expositions d'art, des ventes aux enchères ainsi que des combats de boxe professionnels furent organisés pour recueillir de l'argent nécessaire à la construction du socle.


source; wikipedia - Joseph Pulitzer

source; wikipedia - Joseph Pulitzer

 

 Un socle financÉ in extremis côté américain…

 

C'est Joseph Pulitzer, un célèbre homme de presse, qui finalement décida qu'il était indispensable d'attirer l'attention du peuple américain sur le sujet pour lever la totalité des fonds nécessaires.

Il sortit un éditorial dans son journal faisant pression sur les riches et la classe moyenne pour aider à financer cette icône importante pour l'Amérique. Et ça a marché !

En août 1885, le financement pour le piédestal était complet aux USA... in extremis. La statue de la Liberté a bien failli ne pas avoir de piédestal terminé et financé à temps.

 

 

 

 

 


Le provocateur et opposant à Napoléon III , Mr de Laboulaye, n'aura jamais eu le plaisir de contempler le résultat du projet qu'il avait initié:

Il est décédé deux ans avant le début des travaux d'installation de la statue de la liberté à New York.

Mais au fait, comment ils ont fait tout ça ??? la suite au prochain épisode… ci-dessous !!!


tous les épisodes DE CE CHANTIER EXTRAORDINAIRE



(Pour en savoir plus...)


A lire aussi: les derniers posts